“Jusqu’à ce que la mort nous sépare”

Chers amis, chères amies, comme annoncé, mon nouveau roman Jusqu’à ce que la mort nous sépare sortira le 30 avril 2020. Je me suis dit qu’en ces temps difficiles et parfois même moroses, vous aimeriez peut-être avoir un premier petit aperçu, comme un avant-goût de cette nouvelle histoire.

Je me permets donc de publier ci-après les premiers paragraphes de ce nouvel opus, en espérant que ça vous mettra l’eau à la bouche. N’hésitez pas à me laisser des commentaires pour me dire ce que vous en pensez…

Le livre est d’ailleurs déjà disponible sur Amazon !

***

Petit inventaire. Un : je suis en vie, ce qui veut dire que l’avion ne s’est pas crashé. Bon point. Deux : je suis crevé comme pas permis. Moins bien, mais ça reste quand même dans les normes – je me couche rarement avant cette heure-ci.

Trois : le lit. Attendez, je rebondis un coup pour voir. Okay ; le lit est pas mal. Ferme, sans être du béton armé, propre et pas trop vilain, malgré un style, euh… indéfinissable, dirons-nous. Un peu défraîchi et suranné, quoi, comme le reste du bateau.

Ah, oui. Scoop. Je ne suis pas chez moi, dans mon lit. Non, je suis sur un bateau. Le Queen of Egypt, plus précisément. EN-FIN ! ai-je envie de soupirer. Ça fait des semaines que Tata ne me parle que de ça. Le Queen of Egypt par-ci, le Queen of Egypt par-là ; je n’en pouvais plus. Tata, quand elle a quelque chose dans la tête, est comme un disque rayé. Ça tourne, hop, ça recommence ; ça tourne, hop, ça recommence. À se taper la tête contre un mur.

Enfin. En gros, tout va bien, donc. En vie, en vacances, couché sur un lit confortable. Mon corps entier gémit : “Dodo !” En effet, un petit somme serait une bonne idée, genre une heure ou deux. Mine de rien, il n’est que quatre heures du matin, bordel.

Mais je dois avoir les cellules grises en veille parce que mon cerveau ne veut rien savoir. Il préfère se fourvoyer dans des pensées tous azimuts, des souvenirs disparates, un peu à la vas-y-que-je-te-pousse. Même Jordan y fait une brève apparition. Très brève, car je m’empresse de l’en chasser vite fait, bien fait.

Mais vous voyez à quel point je suis nase ? Parce que Jordan ! Franchement !

***

De guerre lasse, je me relève deux heures plus tard. Quand ça ne veut pas, ça ne veut pas. 

J’ouvre les épais rideaux. Les premiers rayons de soleil tâtent le pays, hésitants, comme pour voir si le matin est mûr. Le grand parking vide sous ma fenêtre reste dans la pénombre. Un homme solitaire en pantalon noir et chemise blanche fume une cigarette sur la passerelle. Derrière lui, j’aperçois une berge pentue à la pelouse cramée. Plus haut, palmiers et bougainvillées camouflent la route par laquelle nous sommes arrivés.

Je saute sous la douche en grommelant. Je ne suis pas du matin. Du tout. Et je ne suis pas bateau. 

Je me rhabille ensuite. Un short, une chemisette hawaïenne, des tongs. 

Avec mes doigts, je tente d’apprivoiser mes boucles. Peine perdue, bien sûr ; elles ne font jamais ce que je leur demande. Je finis par les rassembler en chignon à l’arrière de la tête. Tiens, ça vous apprendra. Avant de partir, je chope aussi mes affaires – lunettes de soleil, portable, bloc-notes et crayon. 

Je sors de la cabine et me mets en mode découverte. On dirait un gamin le premier jour de ses vacances d’été à Perpète-lès-oies. Ce qui n’a rien d’aberrant. Parce que vacances, bien sûr. Et parce que Perpète-lès-oies. Pour moi, en tout cas. Aller voir des vieilles pierres avec des vieilles peaux, merci du cadeau. Puis, malgré mon passeport qui prouve le contraire, je n’ai pas l’impression de pouvoir me prévaloir du qualificatif “adulte”. Pas souvent, en tout cas. 

L’épais tapis rouge du couloir absorbe le bruit de mes pas. Quelques appliques murales en forme de bougeoirs jettent une lumière blafarde.

Juste avant l’escalier principal qui dessert tous les ponts, je tombe sur une porte battante. Elle mène à l’Amon-Rê Sun Deck. Le pont supérieur, sous une dénomination d’une originalité folle. 

Je pousse la porte. Et PLAF ! La chaleur ! La vache, il fait chaud ! Manquait plus que ça. Bien sûr, dans ce pays, au mois de juin, j’aurais peut-être dû m’y attendre. Mais le bateau est tellement sur-climatisé que j’ai oublié ce détail. 

Un étroit escalier monte en colimaçon devant moi. Je défais tous les boutons de ma chemisette avant d’attaquer les marches.

Le pont supérieur est désert. Soulagement. Les vieux, ça sera pour plus tard. Des oiseaux piaillent mollement dans les arbres de la berge, les eaux du fleuve clapotent contre la coque du bateau. En face de l’escalier, j’aperçois un bar, encore drapé dans des ombres énigmatiques. À ma droite dorment des tables et des chaises, à ma gauche, quatre longues rangées de transats. Des deux côtés, des bâches parasol sont tendues au-dessus du pont. 

Bien sûr, je ne reste pas seul pour longtemps. Ce serait trop beau. Je suis encore en train de savourer le silence quand j’entends un bruit derrière moi.

Je me retourne.

En bas de l’escalier apparaît un homme d’une trentaine d’années. Il est maigre au point de paraître rachitique et porte des survêtements. Roses, s’il vous plaît. Chic, la couleur – on ne donne pas assez sa chance au rose. Le bonhomme lève un visage de petit souriceau vers moi : un peu gris, un peu craintif, un peu fouineur. Ses cheveux fins lui pendent tristement jusqu’aux épaules, comme des vermicelles mous.

Nous nous dévisageons un instant, moi d’en haut, lui d’en bas. Finalement, nous nous sourions – la politesse l’exige –, et l’homme se met à gravir les marches.

Je n’ai pas envie d’échanger les fadaises de circonstance, alors j’avance jusqu’au bastingage de l’autre côté du pont.

Et enfin, la vue se dévoile.

Putain !

J’avoue, je prends une claque, quand même. Devant moi, en-dessous de moi, à droite, à gauche : le Nil.

S’il vous plaît ! Le PUTAIN de NIL ! 

Son bleu cobalt s’étend jusqu’à la rive opposée et coule langoureusement vers la mer lointaine dans un mouvement à peine perceptible. Le soleil levant teinte ses eaux de jaune orangé et met en relief les maisons basses en terre crue amassées tout le long du littoral. On dirait des blocs rectangulaires, empilés par endroits sur deux, trois étages. Les ombres dessinent de longues formes strictes sur les murs. Par-ci, par-là, des bâtiments blancs ou jaunes se détachent de cette agglutination de cubes : des mosquées. Les fins minarets qui les surplombent pointent fièrement vers le ciel. Le vert poussiéreux de quelques arbres et palmiers égaie un tant soit peu ce labyrinthe brunâtre. Derrière la ville, la brume de chaleur matinale enveloppe une chaîne de montagnes austères, rocheuses, désertiques, qui donne un air encore plus chimérique à ce paysage.

Je me laisse tomber sur une chaise et prends une profonde respiration, cueilli comme un bleu, malgré moi.

C’est l’Égypte. L’Égypte, là, devant mes yeux. 

Pu-tain. J’ai déjà vu des documentaires et des photos ; j’ai même voyagé au Maroc et en Tunisie. Mais tout ça n’est rien comparé à ce que je vois là – et ce que je vois là ressemble à un rêve sorti tout droit des contes des Mille et Une Nuits.

Quand je pense à mon manque d’enthousiasme lorsque Tata m’a dit : “Devine où je t’emmène en juin ? En ÉGYPTE !” Au lieu de dire : “Merci, Tata, t’es la meilleure Tata du monde”, j’ai fait la moue, imbécile ingrat que je suis. J’ai d’ailleurs continué à faire la moue – discrètement, j’entends – jusqu’il y a une minute. Heureusement qu’il faut plus pour l’impressionner, ma Tata.

Je soupire d’aise. Les flots coulent lentement de gauche à droite, des reflets argentés dansent sur la surface. Deux vieux hommes enturbannés aux visages burinés passent au loin, à la dérive sur le fleuve, un filet de pêche traînant derrière leur barque. Leurs jalabiyas d’un blanc douteux flottent dans la petite brise matinale. 

Ils me saluent d’un signe de la main et rient avec le naturel des gens qui n’ont rien mais qui sont parfaitement heureux.

***

Je reste longtemps scotché sur ma chaise pendant que la jeune journée éclot. Mon regard erre par-ci, divague par-là. Je me sens à la fois émerveillé et expectatif, comme un explorateur d’antan qui se demande quelles aventures l’attendent dans les jours qui viennent.

Quand je réussis à détourner le regard, j’aperçois l’homme en survêts roses. Il prend des photos à la poupe du bateau.

Je sors mon portable à mon tour et photographie le panorama. Le fleuve légendaire, les pêcheurs, les bateaux de croisière amarrés devant et derrière le nôtre, la rive d’en face. Les montagnes. Le ciel bleu pâle. 

Puis, je dégaine bloc-notes et crayon. Je remplis trois pages de ma façon rapide et concise. Mes croquis restent fragmentaires, comme d’habitude, mais j’ai l’impression d’avoir capté l’essentiel. 

Après avoir tout rangé dans les poches de mon short, je me relève. Le souriceau rose traîne toujours à la poupe. Je me dirige donc vers la proue. À cette heure-ci, elle doit être vide.

Mais ce n’est pas le cas. Bien ma veine, ça. En approchant, je découvre un jeune homme accoudé au parapet.

D’où il sort, celui-là ? Il a dormi sur place ou quoi ?

Je scrute ses cheveux noirs, très courts derrière et sur les côtés, plus longs sur le dessus, coupés à la hipster. Sous son T-Shirt blanc, je devine une belle musculature. De son short sortent deux jambes bien galbées, bronzées et recouvertes de poils, que le soleil du matin transforme en fins fils dorés.

Au moins, il est agréable à regarder. De derrière.

Le jeune homme entend mon approche à pas feutrés ou sent mon regard. Il se retourne. 

Hel-lo, toi ! Mon cœur fait un salto arrière. J’en vois, des beaux mecs, dans mon boulot. Mais celui-ci est un spécimen de catégorie supérieure. Il a un visage de mannequin, carrément. Genre, le mec irréel qui sort tout droit des pages de Vogue Homme ou GQ. Traits virils, bouche sensuelle. Menton carré, nez romain, barbe de trois jours taillée au cordeau. Le front est dégagé, les cheveux, denses et coiffés vers l’arrière, tombent derrière l’oreille en une vague nonchalante, comme si ce mouvement leur était naturel.

Hélas, mon enthousiasme immédiat n’est pas partagé. Du tout. Au contraire, le type réagit comme s’il voyait un monstre. Heureusement que le bastingage dans son dos l’en empêche, car sinon il reculerait et plongerait carrément dans le Nil. 

Ça fait du bien à l’amour-propre.

Le bellâtre se reprend au dernier moment et me scrute de la tête aux pieds. Son regard froid s’arrête sur mon torse nu, et il fronce les sourcils drus mais parfaitement bien dessinés. Je remarque que tout son langage corporel exhale une distance et une aversion à peine dissimulées.

En dépit de son hostilité, je murmure : “Bonjour”. Un peu fraîchement, peut-être, mais quand même. J’ai été élevé comme ça. Oui, j’ajoute “Connard !” dans ma tête, parce que, allô, quoi.

Le jeune homme répond par un hochement de tête. Une mèche noire lui tombe sur les yeux, il la remet en place. Il semble hésiter, puis me tourne le dos à nouveau.

Okay, connard. Vas-y, patauge dans ton jus de boudin, je m’en fous. Je n’ai pas besoin de zommes, qu’ils soient beaux ou moches.

***

Au bout d’une demi-heure, le soleil a entamé sa course à travers le ciel immaculé pour de bon ; la chaleur monte. Le hipster slash connard boude toujours dans son coin quand je me retire sur un transat ombragé. Notre rencontre a été peu plaisante, mais lui et le mec en rose déjouent mon pronostic initial, et c’est déjà ça. Nous sommes au moins trois sur ce bateau à contempler les soixante ans du côté gamin.

Du revers de la main, j’essuie la sueur qui ruisselle sur mon torse et détrempe mes poils. Je constate qu’il fait soif. Tout à l’heure, j’ai mis une bouteille d’eau dans le frigo de ma cabine. Tiens, je vais aller la chercher. Il faut s’hydrater, comme dirait Tata. Elle parle plutôt d’apéro, d’accord, mais ça n’en fait pas une contre-vérité pour autant.

L’homme en rose, lui aussi, en a assez vu, apparemment. Quand j’arrive en haut de l’escalier, il est en train de le descendre. 

Il m’attend en bas et me tient la porte.

“Merci”, dis-je poliment.

“C’est beau, n’est-ce pas ?” remarque-t-il d’un ton affable. 

Je lève la tête, surpris. Sa voix, d’un beau timbre grave, ne colle pas avec son physique chétif et sa petite tête de souris. Il fait un geste maniéré de la main. “Le paysage, je veux dire. Les lumières.”

Automatiquement, je pense : Ah. Une copine. “Très beau, oui”, répliqué-je. “Louxor, j’adore !”

Il ricane.

Nous pénétrons dans le couloir. Une porte claque doucement devant nous. Dans la cabine en face de l’escalier, on s’agite déjà. J’entends une femme dire : “… je crois qu’il a compris. Il t’emmerdera plus, gazou.”

Ha ! Gazou ! Je souris. Je n’aimerais pas qu’on m’appelle gazou, franchement.

Nous passons devant d’autres cabines, desquelles sort vaguement le bruit de conversations, pas plus que des murmures, ainsi que le ruissellement des douches. Le bateau est en train de se réveiller. Une bonne odeur imprègne le couloir, un parfum pour hommes, boisé, cuiré, que j’ai l’impression de connaître. Le souriceau rose devant moi a dû s’asperger d’un flacon entier.

À quelques portes de la mienne, le jeune homme s’arrête. “À tout à l’heure, au petit déjeuner”, dit-il, détendu. 

“À tout à l’heure”, répliqué-je. En le dépassant, je hume une odeur prononcée d’agrumes, très fraîche, très piquante. Ah. Le cuiré, ce n’est pas lui… 

Il tourne la clé et ouvre la porte. “Mon chéri – ça y est, t’es réveillé ?” demande-t-il avant d’entrer. La porte se referme derrière lui.

Je ne me suis pas trompé. Mon chéri, non pas ma chérie. C’est une copine. Je note que je ne suis pas le seul homo, sur ce bateau.

Je parcours les derniers mètres tout en fouillant dans les poches de mon short. Alors… portable… crayon… bloc-notes… Voyons voir. Qu’est-ce que j’ai foutu de mes clés ? Est-ce que je les ai prises ? Merde – je ne me suis quand même pas enfermé dehors… !

Et là –

Soudain –

***

Un cri strident. “AAAAAAAAAAHHHHHHH !”

Je sursaute, fais volte-face, contemple le couloir vide. C’était quoi ? C’était qui ? C’était où ? Qu’est-ce qu’on fait ?

“MON DIEU ! MICHEL !”

Michel ? 

Un mauvais pressentiment me noue les tripes.

***

La suite à découvrir le 30 avril…

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